Fichtre ! Qu’est-ce que j’ai bien pu demander de si compliqué ? La théorie de la relativité d’Einstein ? Le Théorème de Pythagore ? L’explication de la bataille d’Hernani ? ou de Pi= 3.14 ? En réalité, je crois juste avoir demandé si « cette jupe se faisait dans d’autres couleurs, quel était le plat du jour ou dans combien de temps va arriver mon colis ». Ce qui, ma foi, me semble d’un niveau très acceptable pour un cours préparatoire d’adultes. Pourtant, sur ce coup, je le sens bien, les petites cellules de l’interrogé ne sont même plus grises mais noir foncé. Visiblement, elles ont le plus grand mal à s’oxygéner. « D’autres couleurs, d’autres couleurs ? Voyons voir… ». Droit devant moi, j’ai la représentation en life du vide intersidéral, du vent dans les steppes désertiques du Kazakhstan. La pupille ne frissonne même pas. Vous croyez que si on branche les électrodes, il y a encore quelques vibrations sur l’écran ou bien le patient debout est déjà au niveau létal ?
Je répète ma question, comme un toubib au chevet de son malade : qui sait s’il ne va pas me faire une perforation du cerveau, sous l’effet trop piquant de mon interrogation ? Je vois mes mots chercher la voie impénétrable de ses pauvres petites neurones desséchées, comme la bille de métal dans un Flipper qui part dans tous les sens, en tapant à droite, à gauche avant de redescendre puis de remonter, en essayant de trouver la sortie.
« Toc-toc, y a quelqu’un là-dedans ? » Pas sûr, pas sûr du tout ! Et tout d’un coup, un son sort de la bouche de cette personne que j’ai du mal à appeler mon interlocuteur, un truc pas net, pas fini, comme si un bâillon l’empêchait de s’exprimer clairement, je devine un « ché pas » aussi mou qu’un chewing-gum mâchouillé depuis des heures . Un « ché pas » qui sonne comme un « j’m’en fous » inerte, tendance débile, qui a le don de me mettre en boule.
Un « ché pas » qui n’est pas l’exclusivité des blondes qui, en remontant leurs épaules, font boucler la pointe de leurs cheveux mais concerne le large cercle des zombis sur pattes, aux cervelles made in « pois chiches », au cortex à qui il manque encore un bon quart d’heure de cuisson.
L’œil vif est devenu une denrée rare. La vivacité d’esprit serait-elle en voie de disparition ? En tous les cas, on en devient tout chose lorsqu’on trouve sur son chemin un des derniers des Mohicans ! Comme Johnny, un jeune fleuriste tout mignon, qui se décarcasse pour me dégoter un mini vase pour ma branche de lilas, le tout pour 7€. Même moi, l’emmerdeuse de service qui pose ses extravagantes conditions, « très beau-pas cher », je le supplie de ne pas perdre son temps ! Mais il va, il vient, il cherche, propose, repart devant ma mine déconfite, fouille, farfouille, avant de revenir avec l’objet idéal qui comble tous mes désirs. Ce n’est pas fini, malgré la dame qui prend son mal en patience derrière moi, il me fait une petite composition idoine qui finit de me ravir. J’ai envie de lui filer une médaille, alors qu’après tout, il n’a fait que son boulot. Mais bien. En revanche, quand le mec derrière son guichet, me demande d’aller chercher un ticket alors que nous sommes seuls dans le bureau de poste, j’ai le plus grand mal à retenir le fond de ma pensée. Pas de doute, brouter lui irait si bien !
Lilas Spak





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