Ils finissent tard. Ils en veulent. Ambitieux, les gars. Ils se prennent très au sérieux. Le costard offert par Maman brille un peu trop. Il y a encore l’étiquette. Les mocassins sont bien cirés. C’est beau. C’est mignon. Les professionnels, les vrais, se la coulent douce à la plage, loin, très loin, le plus loin possible. Ils ont compris que, dans la vie, faut pas s’en faire. Ça fait un bail qu’ils ont arrêté les stages.
Le stagiaire est motivé. Super élégant. Super compétent. Il est payé rubis sur l’ongle, 390 euros par mois, et s’il est gentil : quelques tickets-resto. Le stagiaire a été recruté dans une grande école. Il est très fier. Il a passé huit entretiens. Sur son cv, ça va flashé ! Il considère que c’est un investissement. On le lui a dit à l’école. On le lui a répété en entreprise. Ils sont tous de mèche. On a créé une main d’œuvre hyper qualifiée pour pas cher, qui bosse quand personne ne veut plus bosser : c’est-à-dire tout l’été. On est quand même costauds dans ce pays. D’une main, on a balayé les histoires de droit du travail et de « tout travail mérite salaire ». Et on leur fait croire que c’est bon pour eux ! Je connais des petites entreprises qui ont deux employés et six stagiaires tout au long de l’année, et qui ne fonctionneraient pas sinon. Merci le gouvernement. Vive la productivité ! Et un grand merci, également, aux écoles qui n’apprennent rien à leurs élèves.
Je m’explique. Dans les autres pays du monde – tous les pays du monde – ce qu’on appelle un stage (internship) est un emploi rémunéré selon la loi pour les jeunes diplômés, c’est-à-dire ce qu’on appelle chez nous « un premier emploi », respectant le code du travail. Les étudiants vont à l’université, obtiennent leur diplôme, envoient des candidatures avec une lettre de motivation, un CV et un relevé de notes (oui, oui, vous m’avez bien lu : un relevé de notes), puis ils sont embauchés. Chez nous, ce n’est pas tout à fait la même chose. Les étudiants vont à la fac, ou en école, après avoir été admis. Dès lors, ils sont quasiment certains d’obtenir leur diplôme. Alors ils se défoncent la gueule dans des soirées dignes des orgies romaines. Ils sèchent les cours. Ils payent des fortunes pour leurs loyers et leurs amendes pour tapage nocturne. De toute manière, en France (curieuse France !), les employeurs ne demandent jamais les bulletins de notes. C’est-à-dire qu’un jeune diplômé pourra être embauché en Fusion Acquisition par une grande banque, sans n’avoir jamais eu la moyenne en finance.
Les notes de marketing, RH, finance et « implication dans la vie associative » se compensent, la belle affaire ! La compensation ! Le but c’est d’avoir le diplôme et d’avoir un papa qui a tout un tas de copains. Le but c’est de pouvoir faire trois open-bar consécutifs et être capable de se tenir droit à la table familiale du dimanche. Le but c’est d’être con sans en avoir trop l’air. Ça donnera plus tard, dans les entreprises dont nous sommes si fiers, un seuil de compétence légèrement douteux. Pour quand même apprendre quelques ficelles à ces gamins, il fallait trouver un truc. Devinez ? Les stages ! On les sous-paye, les écoles y gagnent un an supplémentaire de frais d’inscription (environ mille euros dans une école de commerce) et les entreprises ont de la main-d’œuvre pour des cacahouètes. Plus les entreprises sont « prisées », « réputées » et « font rêver », et plus elles exploitent « l’année de césure » de « l’avenir de demain ».
Le meilleur exemple : les boîtes de pub, dont je me demande bien, d’ailleurs, comment elles peuvent faire rêver. Les étudiants seraient prêts à payer (décidément, avec l’argent…) pour faire un stage dans ces conneries de boîtes de pub. En été, les stagiaires font tourner la France. Le reste du temps, ils l’empêchent de dormir. Je trouve ça assez touchant. Une histoire bien française. Bien de chez nous, qui sent le jambon et la Villageoise. Ils sont beaux, ces étudiants, dans leurs costumes, leurs tailleurs, leur peau à peine remise d’une adolescence compliquée. Ils en jettent.
Regardez-les courir dans la rue, armés de leurs Black Berry, pressés comme des chefs du CAC 40. Je vous dis, c’est touchant. Et ce n’est pas bien grave. Ils finiront par comprendre. Nous avons tous fini par comprendre.
Guillaume Sire





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