On les a vus, les autres, réussir au rabais parce qu’ils connaissaient tel ou tel individu qui lui-même connaissait machin, lui-même très proche de truc. Nous découvrons le monde du travail, et avec lui : une jungle infestée d’incompétents protégés, de forcenés désavoués. La malice a vaincu pour de bon l’honnêteté. Ne travaillez pas trop mais surtout : ayez l’air débordé ! Dès qu’on vous appelle, pleurez, plaignez-vous, soupirez ! Que tout l’étage entende. Manquez de fierté. Alors c’est sûr, on se dira : le pauvre, qu’est-ce qu’il travaille. Faites-vous mousser. Complotez. N’hésitez pas à rabaisser aux yeux de votre supérieur tel ou tel collègue un peu trop besogneux ou ambitieux, qui de toute évidence risque d’être augmenté. Devenez politique. Travaillez-la au corps, la grande entreprise. Serrez les mains, allez aux cocktails, et toujours n’oubliez pas : vous plaindre ! C’est capital !
Auprès de vos amis, pareil : dites que votre boulot est passionnant, que c’est très dur, les horaires, les incompétents et tout le fatras, les impôts, tout ça… Roulez des mécaniques, vous aurez ensuite l’impression d’avoir réussi votre vie. Parlez pognon discrètement, mais parlez pognon : que tout le monde sache pour votre dernière augmentation. Commencez par « moi je », c’est tendance. Un jour, l’ami d’un ami vous dira : « il paraît que t’es une bête, je t’embauche à cent mille. » Là ce sera réussi, c’est comme ça qu’on construit une belle carrière !
Si un jour vous êtes récompensé pour ce brillant parcours, n’oubliez pas de conseiller aux jeunes (nous) de travailler beaucoup à l’université et au début de leur vie professionnelle. Dites-leur bien que vous avez trimé, à quel point, dites que vous remerciez votre mère (il faut toujours remercier sa mère), dites que vous avez combattu (il est très bien ce participe : combattu), dites que vous avez toujours tenu bon (faut répéter le mot toujours), et que vous ne devez votre réussite qu’à vous-même puis dites : « je tiens quand même à remercier… », et vous énumérez tous les lèche-souliers à qui vous avez si goulûment léché les souliers.
Dans la salle ce jour-là, qui sait ?, Il y aura peut-être le président du jury d’une récompense encore plus honorifique que celle épinglée à votre boutonnière. Ému jusqu’aux larmes par votre discours, il vous proposera de vous remettre sa récompense à lui « qui, et que cela reste entre nous, vaut mille fois cette broutille ». Et vous voilà propulsé : nouvelle récompense, nouveau job… A ce rythme, sûr vous finissez patron du CAC 40 et académicien. Le but, ne l’oubliez pas, est de savoir se fringuer, se plaindre et en parler aux bonnes personnes. Le reste c’est pour les stagiaires, autrement dit : nous, les jeunes.





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