Patrick de Carolis : « Culture et télévision »

Journaliste, romancier, homme de télévision, Patrick de Carolis, élu président de France Télévisions par le CSA le 6 juillet 2005, présidence qu’il assurera jusqu’en 2010, est élu la même année « membre libre » (tout un symbole !) à l’Académie des Beaux-Arts... Le créateur du magazine culturel « Des racines et des ailes », évincé de la présidence de France Télévisions, s’interroge sur la relation ambiguë qui lie la culture et la télévision... Invité récemment par la Fondation Prince Pierre de Monaco, c’est devant une salle comble qu’il a pris la parole sur un sujet de société crucial...
LPN : « Culture et télévision », n’est-ce pas le plus bel exemple d’oxymore qui soit ?
PdC : Il est vrai qu’on pourrait penser que ces deux mots sont antagonistes, qu’ils font parfois songer à deux familles rivales, alors on peut, on doit se poser la question de savoir pourquoi ces familles ne s’entendent pas. On pourrait les opposer mais, en même temps, il faut se souvenir que lorsqu’on demandait à Mozart comment il composait, comment il travaillait, il répondait : « Je cherche, je cherche deux notes qui s’aiment ». Eh bien j’ai l’impression, sans me prendre pour Mozart, que tout au long de ma carrière professionnelle, j’ai essayé de faire en sorte que ces deux mots, « culture » et « télévision », soient deux notes qui s’aiment... Ce n’est pas évident parce qu’il faut préparer le monde de la culture à s’ouvrir, à ne pas parler exclusivement au monde de la culture et exclusivement au monde de ses pairs, il faut préparer les professionnels de la télévision à ne pas faire forcément une course effrénée à la concurrence... À mes yeux, la vraie concurrence du service public, c’est la bêtise, c’est l’ignorance, le manque d’audace, de créativité, bref c’est la sous-culture.
Ce sont ses vrais concurrents si le service public ne fait pas en sorte d’aller vers des programmes intelligents – intelligents ne voulant pas dire ennuyeux : il faut rendre intelligible l’intelligence. Montesquieu disait : « Quand on veut faire de grandes choses, il ne faut pas se situer au-dessus des hommes, il faut être avec les hommes ». La télévision c’est ça, ne pas être au-dessus mais être le guide, parler le langage de tout le monde en emmenant tout le monde vers le sommet de la montagne, ne pas ramener la cime au niveau de la vallée. C’est une erreur stratégique, c’est jouer contre son camp que de ne pas proposer des programmes culturellement ambitieux. Quand on le fait, et qu’on le fait bien, ça marche. Quand on veut faire des programmes qui ressemblent trop à ce que proposent, légitiment, des télévisions privées, on sent bien qu’on n’est pas dans la même facture, la même légitimité, le même savoir-faire, et que les gens préfèreront toujours l’original à la copie...
LPN : Encore faudrait-il définir ce qu’est la « culture » ! Votre définition personnelle ?
PdC : Chacun a sa définition, j’ai la mienne. La culture, à travers l’Histoire, est là pour féconder nos vies, c’est ce qui nous constitue, elle est essentielle à notre vie. J’ai envie de dire que c’est une porte cachée en nous qui s’ouvre. La culture est trop souvent la chasse gardée d’une élite. Je vais vous citer un exemple : j’ai pensé un jour, par hasard, en regardant mes enfants, que j’aimerais leur donner des racines, mais aussi... des ailes pour qu’ils s’envolent avec une valise... J’avais trouvé le titre de mon émission. Quand je l’ai proposé, on m’a dit : « Personne ne va comprendre c’est trop littéraire, tu fais de la télévision ! ». Quand je suis arrivé à la présidence de France Télévisions, j’ai demandé à mes collaborateurs de se défaire du sentiment de supériorité qu’ils ont parfois... « Culture et télévision » ? Il faut bien faire un distinguo entre la télévision privée qui a ses propres règles, ses objectifs économiques, qui sont d’ailleurs tout à fait légitimes, et la télévision de service public qui, elle, doit jouer un rôle important dans notre société sachant qu’aujourd’hui si tous les Français ont un poste de télévision, tous ne vont pas à l’opéra, au théâtre, ne lisent pas les livres qu’il faut lire.
J’ai fait adapter les nouvelles de Maupassant, elles ont fédéré 8 millions de téléspectateurs, je suppose qu’ils n’avaient pas tous lu Maupassant ; ils ne le liront peut-être pas mais au moins ce soir-là ils ont entendu parler de Maupassant, ils ont vu et compris ce que Maupassant décrivait de la société, une société qui est totalement pérenne. J’ai établi des partenariats avec des entités culturelles, nous avons programmé le théâtre à 20 h 30 et en direct, certaines pièces ont réuni 5 millions de téléspectateurs, d’autres 2 millions. Mais 2 millions de personnes, ce sont 10 ans de représentations quotidiennes pour une salle de 500 places, donc cela joue un rôle capital, essentiel. Mais pour faire ça, il faut être persuadé que la télévision a un rôle éducatif, un rôle d’ouverture et de ciment social nécessaire au vivre ensemble. C’est compliqué, mais c’est possible. C’est un choix.
LPN : Depuis votre départ de la présidence de France Télévisions, le niveau des chaînes publiques baisse, elles semblent s’aligner sur les chaînes privées...
PdC : Je ne vais pas juger le travail de mes successeurs et je ne suis pas là pour donner des leçons, simplement j’ai des convictions, et ma conviction est que le service public doit jouer un rôle éminent, et que s’il ne le joue pas alors que nous entrons dans une phase économique difficile, complexe pour la France, une période où les gens vont devoir faire attention aux dépenses, c’est une erreur stratégique. Nous aurons d’autant plus besoin de ce rôle social, de ce lien, que la télévision, notamment de service public, va devenir, du fait de la crise, encore plus une activité culturelle. Si on n’en prend pas conscience, on ne rendra service ni à la nation ni au service public, et à un moment donné le périmètre de ce service public va diminuer, s’éteindra petit à petit comme peau de chagrin, et avec lui l’espoir de faire de cet outil un véritable tremplin culturel.
LPN : La suppression de la publicité en soirée entre-t-elle en ligne de compte ?
PdC : À mon sens et selon mon expérience, puisque j’ai vécu la suppression de la publicité en soirée, j’ai pu constater ce que nous avions fait avant et ce que nous avons fait après, donc ma réponse est claire : c’est non ! Elle ne devrait pas avoir d’impact sur la qualité des programmes. Pour ma part, le fait d’avoir fédéré les équipes (il y avait 7 conseils d’administration par mois à mon arrivée !) m’avait permis de retrouver les 450 millions d’euros perdus... Je vais vous donner un exemple : la BBC n’a pas de publicité, et elle fait aussi de la téléréalité, donc on voit bien que ce n’est pas la présence de la publicité qui dicte les choix mais la volonté éditoriale, politique de l’équipe qui est en place...
Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de programmes qui attirent plus ou moins de publicité, je ne dis pas ça, mais c’est avant tout la décision d’un homme. En revanche, l’arrêt partiel de la publicité a eu un impact sur l’horaire, moi j’en ai profité au lieu de rallonger certaines émissions, pour en avancer d’autres en faisant débuter la soirée à 20 h 35, je ne suis pas certain qu’aujourd’hui l’horaire soit tenu... Je ne juge pas, mais j’ai mes convictions, on doit faire en sorte que la télévision soit au service de la culture, si tel n’était pas le cas les générations futures pourraient nous le reprocher...
LPN : Des projets signés « Patrick de Carolis » pour la télévision ?
PdC : J’ai eu des propositions de chaînes privées, mais je pense qu’il faut aider le service public auquel je suis je suis très attaché. Je reviens à France Télévisions à deux niveaux, pour continuer le travail que j’ai pu faire sur des « Racines et des ailes », j’accompagne l’équipe actuelle que j’avais créée et mise en place, et puis France Télévisions m’a demandé d’inventer un nouveau rendez-vous culturel et artistique à 20 h 30 qui devrait voir le jour fin mars début avril sur France 3... On m’a demandé de produire un 52 minutes sur le peintre Robert Combas à qui Lyon va consacrer une rétrospective au printemps. J’ai recréé pour cela une société de production que je n’avais plus quand je suis devenu président de France Télévisions, j’ai retrouvé mon métier de base...
LPN : Revivriez-vous cette expérience de président de France Télévisions ?
PdC : C’est une période qui a été très enrichissante, difficile, mais je ne connais pas de métier qui soit facile, et je suis le premier à dire que le métier de président de France Télévisions est extrêmement difficile pour beaucoup de raison. Je l’ai vécu pleinement parce que j’avais les convictions dont on a parlé, l’ouverture à la culture, tout en faisant en sorte que tous les genres soient présents, j’ai essayé de combler un manque, après faut-il remettre le couvert ? Ça ne s’est jamais vu dans l’histoire de la télévision...
Je pense que l’élection du président de France Télévisions telle qu’elle se faisait avant était une bonne chose. Pourquoi ? Parce que lorsque que j’ai été élu, nous étions 17 à nous présenter, Dominique Baudis en avait retenu 5, chacun défendait son projet, mon projet était donc connu du CSA, connu des parlementaires, connu de l’actionnaire, connu du personnel, connu du public parce qu’on en parlait. Donc je trouvais formidable qu’un président arrive avec un programme qu’on pouvait tester, suivre et donc savoir par la suite s’il tenait ses promesses. Ça me paraît essentiel...
LPN : Comprenez-vous que la présence d’Audrey Pulvar, journaliste et compagne d’un homme politique connu, dans une émission de grande écoute où interviennent des politiques, puisse choquer certains d’entre nous ?
PdC : Alors je ne vais pas répondre, merci de me poser la question ! Sinon que pour prendre une décision, il faut être aux commandes et avoir tous les éléments en mains, et que je ne suis pas aux commandes. Je sais seulement ce que j’ai fait moi avec trois journalistes en place sous ma présidence. Elle seule peut répondre à votre question.
Propos recueillis par Viviane Le Ray


