Jean-Pierre Dick : le vétérinaire devenu vieux loup de mer

Un jour après avoir jeté l’ancre à Lorient à l’issue de la transat Back to Brittany, dont le parcours a été réduit en raison de la tempête Joachim, Jean-Pierre Dick, le Niçois fraîchement élu « Marin de l’année », prend le temps de souffler un peu. L’homme au regard azur et aux cheveux cuivrés n’est, de toute façon, pas du genre à prendre la rouille. Portrait d’un sombre héros de la mer.
Hissez-haut les voiles ! C’est le plus grand des navigateurs. Oui, mais c’est aussi un gentleman. « Me montrer agréable sans jamais faire preuve d’agressivité, c’est un côté de ma personnalité que je développe beaucoup », explique d’entrée ce garçon de bonne famille à la gueule d’ange. Une éthique de vie qui lui a rapidement valu d’être surnommé « le gentleman skipper » par Loïck Peyron, ami et compagnon de voyage avec qui il a remporté, pour la seconde fois, cette année, la Barcelona World Race.
Une épreuve consistant à faire le tour du monde à la voile, sans escale. Nul doute que 2011 aura donc été une année faste pour ce Niçois de 46 ans, originaire des quartiers ouest de Nice, étant donnée que celle-ci aura aussi été marquée par sa troisième victoire à la transat Jacques Vabre avec Jérémie Beyou. Un doublé qui lui a récemment valu d’être sacré « Marin de l’année », point d’orgue d’une fructueuse et brillante carrière. Jean-Pierre Dick, succède ainsi au windsurfeur Antoine Albeau. Ce qui ne manque pas de créer l’effervescence du côté des élus locaux pour lesquels celui-ci incarne, à n’en point douter, la fierté niçoise.
« Et pour cause, c’est la première fois qu’un navigateur niçois, qui a fait ses armes dans un club des Alpes-Maritimes, remporte ce titre habituellement réservé à des skippers de l’Atlantique ou de la Manche », a noté Eric Ciotti, président du Conseil général, via un communiqué. Bien qu’une telle distinction entraîne des obligations, Jean-Pierre Dick garde la tête froide. « C’est le sport », indique-t-il avant d’ajouter : « Ce genre de récompense est d’autant plus motivant qu’il représente une réelle reconnaissance de la part des gens du métier ! Cela aide à prendre confiance, surtout pour un Niçois qui n’était pas du tout destiné à être marin ». Et pour cause, son histoire est avant tout celle d'une conversion improbable.
La gloire de mon père
Avant d’être le régatier voguant sous tous les drapeaux en direction de plus de vingt mille lieux sur les mers, Jean-Pierre Dick, c’est d’abord un docteur vétérinaire de formation, diplômé du 3e cycle d'HEC (ndrl : hautes études commerciales). Bien qu’il ait toujours éprouvé une passion dévorante pour la voile, il s’était pourtant résolu à embrasser cette carrière pour la gloire de son père. Lequel n’est autre que le docteur Pierre-Richard Dick, fondateur des laboratoires Virbac : une industrie pharmaceutique spécialisée dans la santé animale et présente dans plus de cent pays à travers le monde. Autant dire qu’à travers lui, son avenir était déjà tout tracé.
Pour ce qui est de savoir s’il a été, ou non, contraint d’emprunter des sentiers balisés à cause d’une éducation trop conventionnelle, Jean-Pierre Dick est clair : « A cette époque, jamais personne ne m’a forcé à faire quoi que ce soit », dit-il. « C’est moi-même qui ait pris mes décisions pour lui faire plaisir ». Le fait est que le patriarche de la famille Dick avait toujours été un modèle pour son fils. « Il avait une très forte personnalité. C’était un homme aussi brillant qu’imposant ! A tel point qu’il était parfois très dur de se sentir exister à ses côtés », admet-il. « Ce n’était pas facile ! ». Céder au chant des sirènes pour enfin se consacrer à la course océanique, c’est là une lourde décision qu’il a pris tardivement en 2001, soit neuf ans après la mort de son père.
« Un Big Bang personnel »
« J’ai soudain vécu un Big Bang personnel qui m’a enfin décidé à tirer une croix sur mon avenir en entreprise », révèle celui qui rêvait, depuis toujours en secret, d’égaler le navigateur breton, Éric Tabarly. « Je me suis dit : si c’est ça que tu veux faire, fais-le ! ». A force de volonté et de détermination, Jean-Pierre Dick se hissera rapidement au plus haut niveau de la voile internationale. Ce qui lui vaudra de gagner, en plus de ses nombreux trophées, un second surnom : l’ambassadeur de l’obstination. « Moi qui avais toujours eu la tête dans la Lune, j’étais enfin parti à l’aventure ». Pour lui, la vie commença donc dés cet instant.
« C’était pour moi une façon de m’affirmer enfin par rapport à mon père. Mais il faut savoir que c’est tout de même lui qui m’a mis le pied à l’étrier » explique-t-il tout en évoquant des vacances en Corse passées à ses côtés, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Selon ses dires, celles-ci lui auraient justement permis de se découvrir des sentiments insoupçonnés pour les sept mers. « C’est même lui qui m’avait inscrit à l’Amiral’s Cup en 1987 » remarque-t-il ému. Une course dont il garde, en plus d’excellents souvenirs, de nombreuses amitiés qu’il s’évertue encore aujourd’hui à entretenir.
« Le fait que j’ai tiré une croix sur mon avenir en entreprise ne signifie donc pas que j’ai effectué un rejet de ma famille. Loin de là », indique le marin qui a, en réalité, trouvé une sorte de compromis. « Je suis toujours partie prenante de l’entreprise étant donné que je continue à la promouvoir via mes courses ». Car c’est bel et bien à bord du multicoque dénommé « Virbac-Paprec 3 », petit bijou expatrié de Nouvelle-Zélande, que l’aventurier a effectué quatre fois le tour du globe. Nul doute qu’il est fier d’y être matelot.
La quête du Graal
Cette fierté, il la développera à nouveau s’il parvient à mener à bien ce qu’il compare à la quête du Graal : le Vendée Globe 2012. Une course qui consiste à faire le tour du monde en solitaire, sans escale, ni assistance. « Pour moi, cela représente la difficulté extrême », détaille Jean-Pierre Dick qui voit surtout en la difficulté un bon moyen de progresser.
Las d’être seul en mer, il envisage pourtant, dés 2013, de naviguer en équipage sur un MOD 70. Le changement promet d’ores et déjà d’être radical. « Etre bien entouré me permettra, à coup sûr, d’être plus performant », avance ce dernier. « Puis c’est lourd d’être tout le temps seul en mer. J’ai besoin d’attention et de chaleur humaine ». Bien qu’il confirme que sa passion pour le sport reste intacte, le champion s’imagine pourtant, sans aucun mal, lâcher la barre d’ici les prochaines années. « Je dois sérieusement songer à me calmer », annonce ce dernier. « J’ai tout de même une vie de famille. Je ne suis pas qu’une bête à naviguer ».
Au sujet d’une énième reconversion, le Niçois devenu Brestois ne s’interdit d’ailleurs pas de renfiler un beau jour la cravate de son père. Que ses fans se rassurent : pour l’heure, Jean-Pierre n’a pas toujours fini de nous mener en bateau.
Olivier Porri-Santoro


